La valeur des temps : raconter ou parler
« Il partit. » « Il est parti. » Le fait est exactement le même — quelqu'un s'en est allé. Ce qui change, c'est d'où l'on parle : dans un cas on raconte une histoire, dans l'autre on parle depuis maintenant. Choisir un temps, c'est choisir une place.
À quoi ça sert ?
C'est la différence entre raconter sa journée et écrire une histoire. À l'oral, personne ne dit « je partis à sept heures » : on dit « je suis parti ». Mais dans le roman qu'on lit le soir, « il partit » est partout — et cela ne choque personne, parce qu'un narrateur ne parle pas depuis maintenant. En 6e, c'est ce qui permet de comprendre pourquoi un livre ne s'écrit pas comme un message, et de commencer à écrire soi-même un récit qui sonne juste.
Un peu d'histoire
Le passé simple a quitté la conversation il y a près de quatre siècles. Au XVIIe siècle, le grammairien Vaugelas croyait encore pouvoir régler son emploi à l'heure près : il énonce la « règle des vingt-quatre heures » — le passé composé pour ce qui s'est passé depuis moins d'un jour, le passé simple au-delà. La règle n'a pas tenu, l'usage a gagné, et le passé simple s'est réfugié dans les livres. C'est pour cela que tu le lis souvent et que tu ne l'entends jamais.
Définition
La valeur d'un temps, c'est ce qu'il fait dans la phrase, et pas seulement le moment qu'il désigne. Le français range ses temps en deux séries. Les temps du DISCOURS — présent, passé composé, futur — sont ceux de quelqu'un qui parle depuis maintenant : une conversation, une lettre, un message. Les temps du RÉCIT — imparfait, passé simple, plus-que-parfait — sont ceux d'une histoire racontée, coupée du moment où l'on parle. Un même fait peut se dire dans les deux séries : c'est le point de vue qui change, pas le fait.
Propriétés
Les temps du RÉCIT
Imparfait, passé simple, plus-que-parfait : ceux d'une histoire, dans un roman ou un conte.
Les temps du DISCOURS
Présent, passé composé, futur : ceux de quelqu'un qui parle depuis maintenant.
Quand un personnage parle
On quitte le récit : entre les guillemets, il emploie les temps du discours.
Le décor et l'action
Dans un récit au passé, l'imparfait dit ce qui durait, le passé simple ce qui survient.
Un présent qui vaut toujours
« L'eau bout à 100 degrés » : le présent sert aussi à ce qui est vrai en tout temps.
Le même fait, deux façons
« il est parti » ou « il partit » : le fait ne change pas, le point de vue change.
La formule
Les deux séries, en un coup d'œil.
récit : imparfait · passé simple · plus-que-parfait — discours : présent · passé composé · futur
Pour savoir dans quelle série on est, une seule question : est-ce que quelqu'un parle ? Si oui, c'est le discours. Si l'on raconte une histoire, c'est le récit. Et attention : le temps VERBAL ne dit pas toujours le moment. « En 1946, la Réunion devient un département » est au présent, et pourtant il s'agit du passé.
1. Je demande : quelqu'un parle-t-il ?
Oui → temps du discours. Non, on raconte → temps du récit.
2. Dans un récit, je sépare le décor de l'action
Ce qui durait va à l'imparfait ; ce qui arrive d'un coup va au passé simple.
3. Je vérifie que la forme dit bien le moment
Un présent peut raconter le passé. Le temps du verbe et le moment sont deux choses.
Selon ce que l'on cherche
Raconter une histoire
« Il ouvrit la porte et sortit. » Passé simple : le narrateur ne parle pas, il raconte.
Parler depuis maintenant
« J'ai fini mon travail, je pars. » Passé composé et présent : c'est du discours.
Planter un décor
« Le soleil se couchait… » L'imparfait installe ce qui dure avant que l'action n'arrive.
Exemples corrigés
Récit ou discours ?
« Il ouvrit la porte et sortit. » puis « J'ai fini mon travail, je pars. »
À quelle série appartient chaque phrase ?
La première relève du RÉCIT : le passé simple ne s'emploie pas quand on parle. La seconde relève du DISCOURS : passé composé et présent, quelqu'un parle depuis maintenant. Ce n'est pas une question de difficulté ni d'époque, c'est une question de point de vue.
Le personnage qui parle
« — J'ai fini mon travail, dit-il. »
Pourquoi le passé composé, alors que le récit est au passé simple ?
Parce qu'entre les guillemets, on quitte le récit. Le narrateur, lui, raconte au passé simple — « dit-il ». Mais le personnage, quand il parle, parle depuis SON présent : il emploie donc les temps du discours. Deux séries dans une seule ligne.
Le décor et l'action
« Il marchait tranquillement lorsqu'un cri ___. »
Faut-il « retentissait » ou « retentit » ?
« retentit ». « marchait » est à l'imparfait : il pose le décor, ce qui durait. Le cri, lui, arrive d'un coup et coupe ce décor : c'est le passé simple. Avec « retentissait », le cri durerait lui aussi, et il ne se passerait plus rien.
Quand la forme ne dit pas le moment
« L'eau bout à 100 degrés. » et « En 1946, la Réunion devient un département. »
Ces deux verbes sont au présent : parlent-ils du présent ?
Non, ni l'un ni l'autre. Le premier dit une vérité qui vaut en tout temps — hier, aujourd'hui, demain. Le second raconte un évènement de 1946 : c'est un présent posé dans le passé, ce que les historiens emploient pour rendre la scène vivante. Le temps VERBAL et le temps CHRONOLOGIQUE sont deux choses différentes.
Le défi
« Le soleil se couchait. Soudain, une voile apparut à l'horizon. »
Pourquoi deux temps différents dans deux phrases qui se suivent ?
Ce n'est pas une faute, c'est la valeur des temps. L'imparfait « se couchait » plante le décor : quelque chose qui durait. Le passé simple « apparut » amène l'évènement : quelque chose qui survient, une fois, et qui fait avancer l'histoire. Les deux temps ne se remplacent pas — ils font deux métiers différents dans le même récit.
Pièges à éviter
- Croire que le passé simple est « plus difficile » que le passé composé : ce n'est pas une question de difficulté, mais de point de vue. « il partit » raconte, « il est parti » se dit. Le fait est le même.
- Employer le passé simple quand un personnage parle : dans un dialogue, on quitte le récit et l'on repasse aux temps du discours — « J'ai fini », et non « Je finis mon travail » au passé simple.
- Mettre tout un récit au passé simple : l'imparfait y est indispensable. Il plante le décor et dit ce qui durait pendant que l'histoire avançait ; sans lui, il ne reste qu'une liste d'actions.
- Confondre le temps chronologique et le temps verbal : « En 1946, la Réunion devient un département » est au présent et parle du passé. La forme du verbe ne dit pas toujours le moment.
À retenir
- Les temps du RÉCIT — imparfait, passé simple, plus-que-parfait — racontent une histoire coupée du moment où l'on parle.
- Les temps du DISCOURS — présent, passé composé, futur — sont ceux de quelqu'un qui parle depuis maintenant.
- Dans un récit au passé, l'imparfait plante le décor et le passé simple amène les actions.
Je m'entraîne
1. Quels temps sont ceux du RÉCIT au passé ?
Voir la correction
L'imparfait et le passé simple — auxquels s'ajoute le plus-que-parfait pour ce qui précède. Le récit littéraire au passé s'écrit à l'imparfait (le décor) et au passé simple (les actions).
2. « J'ai fini mon travail, je pars. » Ce passage relève de quoi ?
Voir la correction
Du discours. Passé composé et présent : on parle depuis maintenant. Le passé simple, lui, ne s'emploie jamais dans une conversation.
3. « — J'ai fini mon travail, dit-il. » Le passé composé est ici un temps de quoi ?
Voir la correction
Du discours. Quelqu'un parle : on quitte le récit, et le passé composé y remplace le passé simple. Le verbe « dit », lui, appartient au récit.
4. Dans un roman, quel temps plante le décor, et lequel fait avancer l'histoire ?
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L'imparfait plante le décor — il dit ce qui durait pendant que l'histoire avançait. Le passé simple fait avancer : il marque les actions qui arrivent, une par une.
5. Pour une vérité toujours vraie — « L'eau ___ à 100 degrés » —, quel temps choisir ?
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Le présent : « L'eau bout à 100 degrés. » Ce présent-là ne dit pas « en ce moment », il dit « toujours ». C'est une des valeurs du présent, et non un moment.
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